L’Atlantide : du continent englouti au mythe d’origine polaire – enquête sur un concept pluriel

Quand on évoque l’Atlantide, la première image qui vient à l’esprit est celle d’un continent perdu, englouti dans l’océan Atlantique, vestige d’une civilisation fabuleuse mentionnée pour la première fois dans les dialogues de Platon. Pourtant, cette vision unique d’une Atlantide géographique ne résiste ni à l’analyse historique, ni à la diversité des sources qui évoquent, directement ou indirectement, une tradition plus ancienne, plus vaste, plus diffuse.

Et si l’Atlantide n’était pas un lieu, mais une idée ? Non pas un continent, mais un concept pluriel : le nom changeant d’une tradition primordiale oubliée ou dispersée ? 

Cette hypothèse a été soutenue par plusieurs penseurs, chacun apportant une pierre à l’édifice d’un mythe plus vaste que ne l’avait envisagé Platon lui-même.

Jean-Sylvain Bailly, astronome du siècle des Lumières, est l’un des premiers à proposer une hypothèse radicalement nouvelle : l’Atlantide serait une mémoire déformée d’une civilisation plus ancienne encore, située au nord, dans une région polaire. Dans sa correspondance avec Voltaire et dans ses ouvrages, notamment les “Lettres sur l’Atlantide”, Bailly soutient que les données astronomiques les plus anciennes ne peuvent provenir que d’un peuple vivant à haute latitude, sous un ciel propice à l’observation des étoiles circumpolaires

Ce peuple nordique, rationaliste et avancé, aurait transmis son savoir aux grandes civilisations historiques – égyptienne, mésopotamienne, indienne, chinoise – par le biais de migrations successives.

Un siècle plus tard, cette intuition trouve un écho dans l’œuvre de Bal Gangadhar TilakDans “The Arctic Home in the Vedas” (1903), Tilak montre, à partir des textes védiques, que les anciens Aryens auraient vécu dans une région polaire, à une époque où le climat était tempéré. L’étude des rythmes solaires, des nuits de six mois, des migrations saisonnières évoquées dans les hymnes védiques soutient cette thèse

Pour Tilak comme pour Bailly, la mémoire d’un foyer polaire ancien a été transmise à travers les mythes, mais aussi à travers les structures des calendriers sacrés. Mais l’un des auteurs les plus déterminants dans la cartographie moderne du mythe de l’Atlantide est Jürgen SpanuthPasteur protestant allemand, passionné d’archéologie et de philologie, Spanuth affirme dans ses ouvrages que l’Atlantide se trouvait non pas dans l’océan Atlantique, mais dans la mer du Nord, autour de l’actuelle île de Helgoland. Il identifie cette région comme le centre d’un puissant royaume maritime à l’âge du bronze. 

Selon lui, les Atlantes sont les mêmes que les Peuples de la Mer qui, vers 1200 av. J.-C., ravagèrent le monde méditerranéen. Il évoque un cataclysme (tsunami, effondrement géologique, ou événement céleste) qui aurait provoqué leur dispersion. Spanuth tente également de rapprocher les Atlantes des Hyperboréens et des peuples mythiques du Nord mentionnés par Homère et les textes anciens. Ses thèses, bien que rejetées par l’académie pour manque de rigueur archéologique, ont profondément influencé les interprétations modernes du mythe, et replacent l’Atlantide dans un contexte nordique et post-glaciaire.

Au-delà de ces auteurs, de nombreuses théories ont tenté de localiser l’Atlantide dans des lieux variés, parfois exotiques, parfois plausibles :

  • En Méditerranée orientale : l’éruption de Santorin (Thera) pourrait correspondre au cataclysme évoqué par Platon.
  • À Helike, cité grecque engloutie en 373 av. J.-C.
  • Au large du détroit de Gibraltar, sur la dorsale de Spartel Bank.
  • Dans les marais de l’Andalousie, près de Tartessos.
  • En Mauritanie, autour de la structure de Richat (œil du Sahara).
  • Aux Açores, ou aux Bahamas (avec une association au triangle des Bermudes).
  • Dans le Doggerland submergé, entre la Grande-Bretagne et le continent.
  • En mer Noire, en Anatolie (Tantale, Troie) ou même jusqu’à Sundaland (Asie du Sud-Est).
  • En Antarctique, dans certaines lectures ésotériques.
  • Et bien sûr, dans les traditions hyperboréennes du pôle Nord.

Cette dispersion géographique des hypothèses confirme une chose : il n’y a pas une Atlantide, mais des Atlantides. Autant de projections d’un même archétype, d’un même souvenir mythique de civilisation fondatrice et disparue.

René Guénon, dans ses textes des années 1920 à 1940, aborde également la question, mais avec une perspective radicalement différente. Pour lui, la véritable origine de toute civilisation traditionnelle est la Tradition primordiale, principe métaphysique intemporel et universel. Dans cette logique, l’Atlantide, tout comme l’Hyperborée, ne sont que des manifestations historiques secondaires de cette tradition unique. 

Guénon distingue ainsi :

  • L’Hyperborée, centre spirituel originel, polaire, immatériel.
  • L’Atlantide, comme centre de relais cyclique, aujourd’hui disparu, mais encore porteur d’un contenu traditionnel transmis.

Il critique fermement les interprétations pseudo-scientifiques ou ésotéristes vulgaires, et insiste sur la valeur symbolique des lieux et des cycles. Dans “Formes traditionnelles et cycles cosmiques”, il relie l’Atlantide à une phase de dégénérescence postérieure à la chute de l’âge d’or hyperboréen.

Sur la Chine, Guénon reconnaît une forme traditionnelle complète, d’origine très ancienne, mais autonome dans sa structure. Il distingue entre le confucianisme, qui incarne l’ordre social et cosmique (exotérisme), et le taoïsme, gardien du sens intérieur et métaphysique (ésotérisme). Dans “La Grande Triade”, il décrit la Chine comme ayant conservé l’unité de la tradition par la médiation du Ciel, de la Terre et de l’Homme, symbolisée par le caractère 王 (wáng).

Toutefois, il ne relie jamais explicitement la culture chinoise aux traditions atlantes ou hyperboréennes. Pour lui, la Chine possède sa propre continuité initiatique, enracinée dans une forme traditionnelle complète et autonome. C’est pourquoi il serait hasardeux d’établir un lien direct entre l’Atlantide et l’origine de la culture proto-chinoise, sauf à considérer l’idée d’un centre primordial commun à toutes les traditions, ce que Guénon appelle la Tradition primordiale, dont chaque civilisation aurait reçu une part.

Ainsi, que nous disent finalement toutes ces hypothèses, parfois contradictoires, parfois fécondes ? 

Que l’Atlantide est peut-être moins une ruine du passé qu’un archétype du commencement, un souvenir commun de ce que l’humanité aurait été, ou pourrait redevenir, une image de l’ordre, de l’équilibre, de la transmission perdue.

Que ce soit chez Platon, Bailly, Spanuth, Tilak, Blavatsky, Guénon ou Steiner, ce qui se dessine, c’est une nostalgie du centre. L’Atlantide est peut-être le nom changeant d’un monde en harmonie avec le ciel, le rythme, le cosmos, un monde que nous avons perdu, mais dont nous cherchons encore le chemin.

Related Articles

Réponses

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

  1. Bonjour Jean Sylvain Merci pour cet article très intéressant ! Grosse bise j’espère que vous allez bien❤️